Désenchantés, les grands patrons lâchent Trump

L’élection d’un homme d’affaires à la Maison-Blanche avait suscité l’enthousiasme du patronat américain. Après Charlottesville, la rupture semble consommée.

Il est assez fascinant de voir comment, en l’espace de sept mois, Donald Trump a réussi à se mettre à dos à peu près tout le monde, à l’exception peut-être des néonazis. Ces derniers jours, plusieurs grands patrons ont démissionné avec perte et fracas de deux conseils économiques de la Maison-Blanche, furieux que le président n’ait pas condamné sans équivoque les manifestants d’extrême droite réunis à Charlottesville, qu’il a mis sur le même pied que les militants antiracisme. Du jamais-vu pour un président républicain dont l’America Inc est habituellement l’allié naturel. Et un camouflet stupéfiant pour Donald Trump, arrivé au pouvoir en se vantant de son génie d’homme d’affaires, de ses dons de super-négociateur et de ses liens avec les capitaines d’industrie avec lesquels il allait redresser le pays.
Tout a commencé lundi, lorsque Kenneth Frazier, le PDG du groupe pharmaceutique Merck et l’un des rares Noirs patrons d’une multinationale, a annoncé qu’il démissionnait d’un des conseils économiques pour une question de « conscience personnelle ». « Je sens qu’il est de ma responsabilité de m’élever contre l’intolérance et l’extrémisme », a-t-il dit. « Les leaders américains doivent honorer nos valeurs fondamentales en rejetant clairement les expressions de haine, d’intolérance et les suprémacistes qui vont à l’encontre de l’idéal américain voulant que tous les individus soient créés égaux. »

Piqué au vif, Donald Trump a riposté par un tweet vengeur. Frazier, a-t-il écrit, aura ainsi « plus de temps pour baisser les prix abusifs des médicaments ».

Exode

Mi-juillet encore, le président vantait les mérites du PDG de Merck, présenté comme « l’un des grands, grands patrons de ce pays ». Dans la soirée, Brian Krzanich, à la tête d’Intel, et Kevin Plank, qui dirige la marque de vêtements de sport Under Armour, ont annoncé à leur tour leur démission du conseil. Plank était sur la sellette, rattrapé par ses déclarations de début d’année selon lesquelles Trump était « un atout » en tant qu’homme d’affaires pour le pays, ce qui lui avait valu les critiques de Stephen Curry, la star du basket qu’il sponsorise. Plusieurs néonazis présents Charlottesville arboraient des vêtements au logo de la marque.
L’exode de patrons a continué. Scott Paul, le président de l’Alliance pour l’industrie américaine, a lui aussi annoncé son départ. Puis ce fut Richard Trumka, le président du très gros syndicat AFL-CIO. « Nous ne pouvons siéger dans un conseil pour un président qui tolère l’intolérance et le terrorisme domestique. » Ses dernières déclarations, a-t-il ajouté, « sont la goutte d’eau ».

Même le patron du géant de la distribution Walmart y est allé de son commentaire à ses 1,5 million d’employés. Le président « a manqué une occasion critique d’aider à rassembler le pays en rejetant explicitement les actions ignobles des suprémacistes blancs ».
Appels au boycott

À mesure que la pression s’accentuait, les chefs d’entreprise se sont retrouvés dans une situation inconfortable. Certes, siéger dans ces deux instances est prestigieux et permet de se maintenir au courant des politiques et d’influencer des réglementations. C’est particulièrement utile pour des groupes comme Boeing ou Lockheed Martin, qui espèrent décrocher des contrats publics. Mais ces conseils se sont à peine réunis et n’ont eu guère d’impact. Et soutenir Donald Trump risquait aussi de leur mettre à dos une partie de leurs clients et de leurs employés. Des appels au boycott des marques ont commencé à circuler sur Internet pour pousser les PDG à démissionner.
Là-dessus, Donald Trump a jeté de l’huile sur le feu en continuant à critiquer sévèrement ses anciens associés. Les patrons qui partent « ne prennent pas leur job au sérieux », a-t-il lâché lors de sa conférence de presse. Toujours bravache, il a tweeté : « Pour chaque PDG qui quitte le Conseil de l’industrie, j’en ai plein d’autres pour prendre leur place. » En fait, ses relations avec les chefs d’entreprise n’ont cessé de se détériorer depuis des mois. Beaucoup n’ont pas apprécié ses positions sur l’immigration et le réchauffement climatique. En juin, Elon Musk, le patron de Tesla, Robert Iger, celui de Disney, et Travis Kalanick, qui était alors PDG d’Uber, ont annoncé leur démission des deux instances, après le retrait de l’accord de Paris.
Mercredi, après une nouvelle vague de défections, les membres restants ont décidé d’autodissoudre les conseils. Avant qu’ils n’annoncent la nouvelle, Donald Trump, sans doute pour éviter de donner l’impression que les rats quittaient le navire, a déclaré, toujours par tweet, qu’il dissolvait les deux instances, « plutôt que de mettre la pression » sur les responsables d’entreprise. Qui n’ont pas apprécié qu’il les court-circuite.

Ces démissions en rafale le laissent isolé et augurent mal de ses projets de réformes.

Source: Lepoint

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