Les intellectuels camerounais divisés sur le projet de loi contre la haine tribale

Plusieurs intellectuels camerounais interrogés par APA ont émis des avis divergents au sujet de l’avènement d’une loi contre le tribalisme dont le projet a été déposé par le gouvernement sur la table du Parlement.

Chercheur à la Fondation de géopolitique Paul Ango Ela (Fpae-Cameroun), Joseph Owona Ntsama estime qu’il était grand temps que le législateur se penche sur le tribalisme, les dérives langagières et les attaques ad hominem qui vont grandissant sur les réseaux sociaux, culminant aujourd’hui avec la venue d’un certain parti politique de l’opposition, et surtout depuis que ses leaders se sont retrouvés en prison pour avoir défié les lois de la République, toute chose ayant exacerbé inutilement une tension sociale déjà palpable.

«La révision de la loi est salutaire. Pour ceux qui pensent que l’avenir sera plutôt sombre en ce sens que cette nouvelle disposition légale est susceptible d’altération et entraînera d’autres pratiques d’exclusion plus pernicieuses, c’est de l’ordre de la probabilité, connaissant l’appétence de certains à défier les lois. Seulement, avec le climat social relativement tendu, il faut rester attentif à comment cette disposition sera accueillie et surtout comment les gens vont se l’approprier : tout l’enjeu de sa réussite est bien à ce niveau-là : il faut connaître et respecter la loi.»

Cette loi s’impose et pas seulement sur les propos, mais aussi sur les actes, se réjouit pour sa part Baudelaire Kemajou, directeur général du Centre technique de la forêt communautaire, une ONG de défense de l’environnement. Et d’aller jusqu’à proposer l’interdiction à vie des activités publiques, pour tout politicien reconnu coupable de propagation de haine tribale.

Mais, pour le poète, professeur de lettres, chroniqueur littéraire et éditeur Jean-Claude Awono, le problème des Camerounais n’est pas le tribalisme : ils veulent tout ce qui travaille à développer le pays, à améliorer les conditions de vie des populations et à leur redonner leur fierté perdue sur la scène internationale. À l’en croire, légiférer sur le tribalisme n’a aucune pertinence juridique, sociale ou symbolique. Il faut, selon lui, redonner aux Camerounais des raisons d’espérer et de croire à nouveau à leur pays.

Il faudra, renchérit Jean Takougang, membre du «Shadow Cabinet», le gouvernement virtuel du Front social démocratique (SDF, opposition), d’abord voir comment on va définir les éléments constitutifs d’un acte de tribalisme. L’équilibre régional, autochtones, allochtones, etc., tels qu’inscrits dans la Constitution ou pratiqués dans la sphère sociopolitique, participant amplement du tribalisme.

Selon le politiste et écrivain Richard Keuko, faire une loi sur le tribalisme, c’est avoir le courage de reconnaître que l’éducation à la citoyenneté a été un échec à un moment donné de l’histoire du pays : «La faute à qui ? A la déconstruction totale du système éducatif, à une totale déresponsabilisation de la fonction parentale et du mécanisme de la solidarité nationale. Lorsque la morale et le bon sens ne suffisent plus à guider notre vivre ensemble, il faut avoir le courage d’utiliser le dispositif législatif pour tenter de sauver ce qui peut l’être encore.»

Les nouvelles dispositions, si elles étaient adoptées, prévoient de lourdes peines d’emprisonnement ainsi que des amendes pécuniaires, le châtiment étant doublé lorsque l’auteur du discours de haine est un fonctionnaire, un responsable de formation politique, de média, d’une organisation non gouvernementale ou d’une confession religieuse.

Source: APA

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