Jeûner pour se soigner: derrière la tendance, les dérives

Jeûne et randonnée, « détoxination », hydrothérapie, aliments crus… De nombreuses pratiques vantent la privation de nourriture pour une meilleure santé. La surveillance des dérives sectaires connaît bien ces cercles et recueille parfois des témoignages funestes.
Nos corps seraient fatigués, encrassés, pollués par notre alimentation quotidienne et nécessiteraient une « régénération cellulaire », une « détoxination » afin de pouvoir repartir du bon pied. Cette théorie a généralement son petit succès après les fêtes ou à l’approche des beaux jours, lorsque le soleil nous tire hors de notre tanière.

Pas question ici de la petite tisane digestion après une grosse raclette: dans son livre Le miracle de la détoxination, le « Dr Robert Morse » propose de ne pas « accepter la sentence à mort que propose le système de santé classique » et d’expliquer la détoxination, « un processus essentiel à la pleine santé ».

Sauf que le « Dr Robert Morse » n’est pas médecin et la détoxination n’est pas « un processus essentiel », comme on peut pourtant le lire sur le site de la Fnac. Diplômes achetés, certificats honorifiques, appartenance à des associations pseudo-médicales, affirmations mensongères… Son CV n’est pas glorieux.

La promesse: guérir du cancer en mangeant des fruits
Grâce à un jeûne partiel continu, en ne s’alimentant que de plantes et de fruits crus, cet Américain affirme pouvoir guérir rien de moins que le diabète, les troubles neurologiques, le VIH ou encore le cancer. Le mucus qui coule des yeux, du sang dans les urines, la perte des dents, les abcès et les lésions cutanées?

De simples conséquences de la « détoxination » provoquée par le jeûne. « J’aime voir du mucus vert foncé sortir de mes patients. C’est un excellent signe montrant qu’ils suivent mes instructions et en récoltent les bénéfices », philosophe Robert Morse dans son ouvrage.

Un peu extrême comme « traitement »? Pourtant, de notre côté de l’Atlantique, le crudivorisme (le fait de manger des fruits ou des aliments crus ou en jus) trouve un adepte en Thierry Casasnovas, à la tête d’une chaîne Youtube – certifiée – réunissant plus de 300.000 abonnés. Dans son ebook 10 clés pour reprendre sa santé en mains, il dit d’ailleurs s’être entre autres formé à « l’école de Robert Morse ».

Comme son mentor, il rejette la médecine conventionnelle et affirme que l’on peut guérir d’un cancer (ou recouvrer la vue) en renforçant son système immunitaire grâce « au jeûne, au repos, aux fruits et aux légumes ».

Des structures dans le viseur de la Miviludes
Autant dire qu’il a fini par tomber dans le viseur de la Miviludes, la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Elle indique avoir « reçu de nombreux signalements et interrogations sur les messages diffusés par Thierry Casasnovas », sur sa chaîne comme sur son site – où figure également une boutique de produits dérivés.

La Miviludes s’inquiète notamment auprès de BFMTV.com de ces messages « miracles », pouvant détourner des « personnes atteintes de pathologies graves du système de soins pour suivre exclusivement le régime à base de fruits et légumes crus et perdre ainsi des chances de guérison ».

L’organisme de surveillance s’alarme aussi de témoignages montrant « une adhésion et un engagement qui vont bien au-delà de la manipulation et relèvent de la déstabilisation mentale », notamment par le « discours de révélation » et « l’histoire personnelle du promoteur ».

Michel a perdu sa soeur après un jeûne
Cette forme de dérive, Michel Raphael la connaît bien. Il pense que c’est ce qui est arrivé à sa soeur Carole, la soixantaine. « C’est exactement ce cheminement-là qu’elle avait », témoigne-t-il, joint par BFMTV.com. Il se souvient de « sa période Casasnovas »: « Elle m’avait invité à regarder. Elle s’intéressait au fait de manger plus naturel, d’éviter l’industriel… Une bonne démarche, à la base! »

Michel Raphael souligne « qu’elle était raisonnable » et savait faire la part des choses dans les discours qu’elle entendait. Cependant, petit à petit, cela l’a amenée à « rencontrer des gens qui sont », pour lui, « plus des sectes qu’autre chose ».

« Ils partent d’un bon principe pour en faire un dogme qui devient dangereux », dénonce-t-il. « C’est là qu’elle a commencé à se rapprocher de l’établissement dans lequel elle est quasiment décédée », affirme-t-il.

Ce centre se trouve dans la Somme et se présente comme un « centre de bien-être », où des retraites, jeûnes et cures méditatives sont possibles. Après un premier jeûne d’une vingtaine de jours en 2017, Carole décide d’en faire un deuxième au début de l’année suivante.

Pour ce centre, « jeûner est tout à fait normal, comme respirer »
Contacté par BFMTV.com, le centre ne propose cet été que des jeûnes de plusieurs jours, ce qu’il ne décrit pas comme « un jeûne long » mais « quelque chose de tout à fait normal, physiologique, comme respirer ».

« Une semaine, c’est juste un cadeau qu’on peut se faire », nous explique le responsable au téléphone. Pour les jeûnes plus longs, il semble y avoir cet été un problème de logement, en raison de « trop d’intervenants ».

En février 2018, raconte Michel Raphael, sa soeur commence donc un jeûne similaire au précédent, bien qu’il ait tenté de l’en dissuader. Dès le début de la diète, elle appelle son père de 80 ans pour lui dire qu’elle est « terriblement fatiguée ». Carole continue néanmoins, mais au bout de quelques jours, « elle était en train de faire une phlébite », affirme son frère.

« Elle n’aurait jamais dû pouvoir être admise »
Le lendemain, elle est transportée aux urgences pour finalement être hospitalisée à Lille. Michel Raphael joint alors le médecin qui lui apprend qu’elle « n’a plus un organe en état de fonctionnement » et est « dans un état alarmant de déshydratation ». Elle mourra peu après, le 12 mars 2018.

Son frère reproche aujourd’hui un problème dans les conditions d’admission et « l’absence totale d’un réel suivi en cours de jeûne prolongé ». « A 60 ans passés, en surpoids, avec un lourd dysfonctionnement de la thyroïde, elle n’aurait jamais dû pouvoir être admise », juge-t-il, qualifiant les organisateurs « d’irresponsables et funestes ». Carole avait arrêté son traitement, assure-t-il, avec « la belle promesse de pouvoir réparer sa thyroïde et de maigrir ».

« J’ai appelé pour me faire passer pour un futur curiste. On demande simplement à ce que la personne décline son identité par formulaire et certifie que son état de santé lui permette de suivre la cure proposée », raconte Michel Raphael.

L’établissement, qui se présente comme un « centre de médecine thérapeutique », nous tient le même discours et soupire lourdement quand on demande s’il faut consulter un praticien avant. Pas besoin si l’on n’a pas de problème de santé, nous répond-t-on finalement, en nous conseillant éventuellement un médecin homéopathe de leur connaissance.

A la mort de Carole, son frère n’a pas porté plainte mais a prévenu la Miviludes, qui a alerté le parquet d’Amiens. Aujourd’hui, il regrette que ces pratiques ne soient pas clairement encadrées par un protocole médical obligatoire, tant à l’admission qu’en cours d’un jeûne prolongé pratiqué dans un établissement commercial. Une enquête a été ouverte, mais la mission de surveillance des dérives sectaires n’a pas été informée des suites de l’affaire. Le parquet n’a pas pu être joint par BFMTV.com pour plus de détails.

La diète est aujourd’hui souvent proposée en complément d’autres activités, note un rapport de l’Inserm de 2014: randonnée, yoga, développement personnel, iridologie… La « fédération francophone de jeûne et randonnée » est d’ailleurs forte de « plus de 70 organisateurs », très majoritairement dans l’Hexagone.

Plusieurs centaines d’euros la semaine, sans hébergement, sans nourriture
Pour quelques centaines d’euros la semaine – parfois sans hébergement, et donc sans restauration -, ces stages associent marche à pied dans la nature et consommation de liquides (« eau, tisanes, bouillons filtrés et jus de fruits dilués »). Ils se destinent aux personnes en bonne santé, précise la charte de la fédération, même s’il n’est indiqué nulle part devoir fournir un certificat médical.

La Miviludes s’inquiète aussi de la « promotion de techniques dangereuses comme l’hydrothérapie du côlon » (risques de perforation, de déshydratation, d’irritation, d’infection…), conseillées sur de nombreux sites prônant le jeûne. Il semble utile de rappeler que « l’affaiblissement physique lié à des jeûnes prolongés ou à des régimes très carencés entraîne une moindre résistance psychologique », technique souvent utilisée par les mouvements sectaires.

Comment raisonner un proche, parfois fragile, qui semble attiré par des régimes alimentaires trop restrictifs? « Il faut amener le sujet à se poser des questions sur ses motivations », conseille Bruno Falissard, pédopsychiatre, biostatisticien et co-auteur du rapport de l’Inserm cité plus haut.

« Il ne faut pas être normatif dans ces cas-là, ouvrir la porte à la discussion », suggère-t-il à BFMTV.com. « Pourquoi tu veux faire un jeûne? Tiens c’est intéressant, c’est vrai que c’est un peu tendance. Tu te trouves trop gros, ah bon? 55kg pour 1m70, moi je ne trouve pas ça gros, on peut d’ailleurs calculer l’IMC, etc. », illustre-t-il.

A l’heure actuelle, seules deux études sont exploitables sur le jeûne, menées sur de petits échantillons ne permettant pas de conclure clairement à un effet bénéfique. Tout au plus, il est « une intuition prometteuse » qui demande à être corroborée par d’autres études cliniques. D’autant plus que la mode du jeûne ne semble pas près de s’arrêter.

Source: BFMTV

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