Gambie : après Yahya Jammeh, la population réclame justice

Une étude menée par Afrobaromètre met au jour les revendications des Gambiens, à l’aune du processus de réconciliation nationale engagée par la commission Vérité, réconciliation et réparation.

Près de deux ans après la chute de Yahya Jammeh, quelles sont les attentes des Gambiens en matière de justice ? Des réponses publiées par l’organisation de recherche et d’enquête Afrobaromètre en dessinent les contours. Les questions, posées à 1 200 personnes entre juillet et août dernier, portent sur deux sujets principaux : la position de la population vis-à-vis de la commission Vérité, réconciliation et reconstruction, et l’avis des Gambiens sur le sort de leur ex-dirigeant, en exil en Guinée équatoriale.

Selon les analystes d’Afrobaromètre, l’étude est une première dans le pays, car ce genre d’initiatives était en effet difficile à mettre en place sous la présidence de Yahya Jammeh. Sa chute a impulsé « un nouveau départ pour la Gambie ». Mais 20 ans d’autoritarisme ont laissé des traces dans la société gambienne, et ont bien abîmé sa confiance envers les institutions nationales.

Une commission jaugée avec défiance
Un chiffre reflète bien cette méfiance persistante. La commission Vérité, réconciliation et reconstruction, destinée à réparer les dommages perpétrés sous l’ex-chef d’État, est sujette à suspicions. Moins de la moitié des Gambiens, 46 %, lui accordent leur confiance. Promesse de campagne d’Adama Barrow, cette institution est chargée du traitement des abus en matière de droits de l’homme, de la reconnaissance des droits et de la dignité des victimes en leur accordant des réparations appropriées. Mais c’est justement la nature politique de la commission, puisque établie par le chef de l’État, qui pose problème selon les auteurs de l’étude. Car la méfiance envers les autorités est encore vivace. Les partisans de Yahya Jammeh encore présents dans le pays y voient, eux, l’instrument d’une « chasse aux sorcières » organisée par les autorités en place.

Autre facteur qui amène à un tel chiffre : le manque de sensibilisation à la population. Pour Afrobaromètre, il serait davantage le reflet d’une communication insuffisante, plutôt que celui d’un véritable déficit de confiance. Pour appuyer ses propos, l’étude explique ainsi que c’est dans la capitale, à Banjul, que la confiance des Gambiens est la plus grande. Près de 52 % d’entre eux se déclarent favorables à la commission. En revanche, c’est dans la région d’Upper River – la région la plus éloignée de la capitale – que le chiffre est le plus faible (22 %).

Une justice pour les victimes
Les espoirs de justice et de réparation sont pourtant grands chez une population, qui, pour un quart, compte dans sa famille une victime de violation des droits de l’homme. Et les attentes sont aussi grandes que diverses. Si une large majorité attend de l’institution l’établissement de la paix et de la réconciliation nationale, beaucoup des sondés ont déclaré vouloir la poursuite en justice des auteurs présumés de crimes. La reconnaissance des violations des droits de l’homme a également été fréquemment citée.

Outre les agents de la commission, les Gambiens souhaitent un processus de réparation « inclusif et participatif », d’après le rapport. Une condition d’ailleurs « nécessaire à la guérison de la nation », et à « la construction de la confiance » de la population. Pour des résultats durables, « les chefs religieux et traditionnels devraient donc prendre part au processus », préconise-t-il.

L’avenir de Yahya Jammeh en question
Concernant le sort à réserver à leur ancien président – un outil, aussi, de paix nationale pour le rapport –, les Gambiens sont partagés. La moitié, 51 %, estime qu’il devrait faire l’objet de poursuites pour crimes et violations des droits de l’homme. Néanmoins, 38 % y sont opposés, et 12 % ne sont ni en accord ni en désaccord, ne savent pas ou ont refusé de répondre à la question.

Les demandes d’extradition de Yahya Jammeh, mais aussi de poursuites des auteurs de crimes sont les plus fortes dans les régions du Central River-South (80 %) et du Central River-North (62 %). Ces deux zones, qui comptent de grandes communautés de Mandinka, étaient à l’époque des fiefs du président… Jusqu’en 2016, année où il aurait insulté et menacé cette communauté, une des plus importantes du pays. Quelle que soit la décision prise quant à l’avenir de l’ex-président, le gouvernement gambien a déclaré qu’il exigerait son extradition si la commission le recommandait.

Une autre affaire impliquant Yahya Jammeh est également mentionnée dans le rapport : celles du massacre des migrants perpétré en Gambie. Six Gambiens sur dix (60 %) recommandent en effet un effort de collaboration entre les gouvernements de leur pays et du Ghana pour établir la vérité sur cet épisode, qui a eu lieu en 2005. En juillet de cette année, plus de cinquante migrants ouest-africains, dont 44 Ghanéens, ont été assassinés dans des circonstances troubles. À l’époque, le chef d’État réussit à étouffer l’affaire. Mais en 2018, un collectif d’organisations ghanéennes de défense des droits de l’homme et les familles de victimes appellent le gouvernement de leur pays à ouvrir une enquête sur la base de nouveaux éléments de preuve, et demande le lancement de poursuites contre l’ancien chef d’État gambien. Une action soutenue, donc, par les Gambiens, d’après l’étude.

Le travail de l’institution sera considérable : 68 % des Gambiens ont déclaré en effet vouloir la poursuite par un tribunal des auteurs de crimes et de violations des droits de l’homme sous l’ancien régime. Le chemin vers la réconciliation sera long.

Source: Le Point

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