Conflit au Tigré: l’Éthiopie annonce avoir pris «le contrôle complet» de Mekele

Les autorités éthiopiennes affirment avoir pris « le contrôle complet » de Mekele, la capitale de la région dissidente du Tigré. Cette annonce survient après 48 heures de tirs d’artillerie contre la ville mais elle n’a, pour l’instant, pas pu être vérifiée de source indépendante, car la région est toujours coupée du monde depuis 25 jours. L’accès des humanitaires est empêché et les télécommunications sont toujours coupées.

Dans un communiqué lu dans le journal du soir de la télévision publique, le chef d’état-major de l’armée éthiopienne, le général Berhanu Jula, a annoncé en fin de journée la prise de la ville de Mekele. Cela faisait immédiatement suite à un premier communiqué du chef du gouvernement Abiy Ahmed qui affirmait simplement que son armée avait « réussi à entrer » dans la ville.

Mais le bureau du Premier ministre a aussitôt confirmé que Mekele était sous le « contrôle total » de ses forces. Les opérations militaires, dit-il, sont « complètes et achevées ». L’aéroport, le siège du gouvernement régional et les administrations publiques : tout aurait été repris, assure le Premier ministre éthiopien, qui précise que le camp militaire du Commandement nord serait lui aussi passé sous contrôle gouvernemental, un symbole car c’est ici qu’ont commencé les combats il y a plus de trois semaines. Les soldats du Commandement du Nord, détenus par les TPLF [Front de libération du peuple du Tigré] depuis le 4 novembre, auraient été libérés.

Dans son dernier communiqué, le gouvernement éthiopien affirme avoir sécurisé son quartier général, pris le contrôle de l’aéroport et des institutions régionales et mené les opérations en prenant soin de ne pas affecter les populations civiles. Selon lui, les dirigeants du TPLF sont entrés dans la clandestinité.

Le TPLF l’assure : la guerre continuera
Depuis cette nuit, des tirs à l’arme lourde frappaient le plateau où se trouve la capitale du Tigré. Cela avait été confirmé par de multiples sources : des humanitaires présents sur place et les deux belligérants. Les bombardements avaient commencé dans la journée d’hier, le TPLF assurant que la ville était la cible de tirs d’artillerie, une information corroborée par des sources humanitaires.

Ce matin, on ne connaît toujours pas le déroulé exact des événements : la ville est-elle complètement reprise ou les forces tigréennes ont-elles fui ? Les bombardements ont-ils cessé ? Aucune confirmation pour l’heure. La télévision d’État éthiopienne n’a étrangement pour l’heure pas encore diffusé d’images de Mekele libérée.

Si la ville est reprise comme l’annonce le gouvernement, cela ne signifiera pas la fin des combats, assure le TPLF qui a annoncé à l’agence Reuters que la guerre continuera car il s’agit pour eux de défendre leur droit à l’auto-détermination.

Des membres de la diaspora accusés d’avoir voulu « démanteler la nation »
Selon Abiy Ahmed et son chef d’état-major, Mekele est tombée presque sans combattre, au terme d’un barrage d’artillerie de plusieurs heures. À la télévision, le général Berhanu Jula a affirmé que désormais « les dirigeants du TPLF » se cachaient et que tous les bâtiments stratégiques étaient entre les mains de l’armée fédérale. Le parti assurait pourtant il y a quelques jours vouloir se battre jusqu’à la mort et avec son expertise en geurilla, il est possible que ses partisans aient pris le maquis.

Un concert de klaxon a aussitôt salué cette annonce dans la capitale Addis Abéba, bien qu’aucune vérification indépendante n’ait pu être effectuée. Le TPLF de son côté n’a pas réagi par ses moyens de communication habituels. La télévision tigréenne Tigray TV diffusait encore aux alentours de 18h30 un programme pré-enregistré, avant que le signal ne soit finalement coupé.

Aussitôt après, de nouveaux mandats d’arrêt ont été annoncés par la police fédérale contre 27 officiers supérieurs de l’armée, accusés de s’être enrichis ou d’avoir volé au bénéfice du TPLF. Mais d’autres mandats ont également été lancés contre plusieurs universitaires respectés de la diaspora et un activiste tigréen, accusés d’avoir voulu « démanteler la nation ».

La crise dans la région n’est pas terminée
« Le scénario le plus probable est que les dirigeants tigréens et les forces armées tigréennes qui défendaient Mekele ont cédé le contrôle de la ville, et donc du gouvernement régional, explique William Davison, spécialiste de l’Ethiopie pour l’organisation International Crisis Group. Dans quel état se trouvent les forces tigréennes ? Nous savons qu’il y a eu des combats très violents et de très lourdes pertes des deux côtés. Et quelles sont les intentions des dirigeants tigréens maintenant ? Ils semblent être dans une posture de défiance. Il n’y a aucun signe de reddition ».

« Il est probable qu’ils continueront une forme de résistance armée, avec des méthodes de guérilla, poursuit-il. Du point de vue du gouvernement fédéral, il semble que les forces fédérales aient désormais le contrôle de la plupart des villes tigréennes et que, donc, leur objectif est désormais la capture des dirigeants du TPLF et des commandants militaires faisant l’objet de mandats d’arrêt, mais aussi de s’assurer du contrôle de la région et d’établir un gouvernement régional pour le Tigré. Mais donc la question reste : quelle sera la réaction de la société tigréenne à cette tentative d’instaurer un gouvernement provisoire de la province ? »

« Au-delà du rapport de force militaire sur le terrain, au-delà de la puissance d’une potentielle rébellion tigréenne, il est probable que l’opposition sera forte dans la province face aux tentatives d’instituer un gouvernement provisoire, ajoute encore le chercheur. Cela veut dire qu’au-delà des crimes commis, et des accusations contre les dirigeants tigréens, il existe un besoin d’une forme de discussion, non pas avec les anciens dirigeants du TPLF, mais avec des gens qui portent leur type de point de vue. Sans cela, tout gouvernement régional provisoire aura beaucoup de difficultés à gouverner le peuple tigréen, l’administration du territoire sera périlleux, et l’instabilité perdurera. Et à la fin, la question de l’autonomie du Tigré et le rôle du TPLF dans l’instabilité générale de la situation restera une question à régler ».

La crise dans la région n’est pas terminée pour autant. Quelques heures plus tard, comme pour répliquer aux annonces d’Abiy Ahmed, plusieurs explosions sourdes, peut-être quatre ou six, à la suite, ont retenti dans le lointain, à Asmara, vers 22h. Plusieurs sources sur place décrivent ainsi que de l’on soupçonne être de nouveaux tirs de roquettes du TPLF contre la capitale érythréenne. Ces sources n’étaient pas en mesure de localiser les cibles potentiellement touchées. Radio Erena évoque une banlieue d’Asmara, la ville de Mendefera, à une soixantaine de kilomètres et l’aéroport de Massawa, sur la côte.

Source: RFI

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