Alassane Ouattara : un départ surprenant

Le président ivoirien Alassane Ouattara a étonné ses détracteurs en annonçant qu’il ne se présenterait pas pour un troisième mandat, mettant ainsi une pression sur les autres dirigeants régionaux pour qu’ils suivent son exemple, écrit James Copnall, de BBC Newsday, depuis Abidjan.

Arrêtez-moi si vous avez déjà entendu cela : un homme politique africain arrive au pouvoir, jouit pleinement de son temps au pouvoir et change la constitution pour se présenter à nouveau.

Ce scénario a cependant une fin inhabituelle – et qui a suscité à la fois applaudissements et consternation en Afrique de l’Ouest et plus loin encore.

Au début de ce mois, Alassane Ouattara, 78 ans, a officiellement annoncé qu’il ne se présenterait pas pour un troisième mandat controversé en tant que président de la Côte d’Ivoire, pays riche en cacao, même si une constitution récemment modifiée semblait lui permettre cette possibilité.

Les politiciens qui s’étaient rassemblés pour l’entendre parler dans la capitale Yamoussoukro ont été surpris – et la surprise a même pu être plus grande encore en Guinée voisine.

Depuis des mois, les leaders de l’opposition en Guinée insistent sur le fait que le président Alpha Condé, 82 ans, est déterminé à utiliser tous les moyens possibles pour se maintenir au pouvoir.

Il y eu en Guinée d’énormes protestations – et même des morts – dans plusieurs endroits alors que M. Condé tente d’organiser un référendum qui lui permettrait de se représenter lors de la prochaine présidentielle.

Il en est à son deuxième et dernier mandat.

Selon une personne présente dans la salle à Yamoussoukro, un ministre guinéen a téléphoné à un homologue ivoirien juste après l’annonce de M. Ouattara pour exprimer sa consternation quant à l’impact que cela pourrait avoir sur la tentative de M. Condé de rester en fonction en Guinée.

D’autres étaient plus heureux, bien sûr.

L’opposant Sidya Touré, qui travaillait avec M. Ouattara, a exprimé son approbation.

Il a qualifié cette décision de « leçon de démocratie », disant que M. Ouattara restera dans les mémoires pour cela, et a ajouté qu’il espérait que « d’autres s’en inspireraient pour le bien de la région ».

Il ne fait aucun doute qu’il pensait à M. Condé.

Il serait intéressant de savoir ce que l’ancien président du Burkina Faso, Blaise Compaoré, pense de tout cela.

Il vit aujourd’hui en exil à Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire, dans une maison non loin de celle de M. Ouattara.

Il a été chassé du pouvoir en 2014 par des protestations populaires, après avoir tenté de faire modifier la constitution pour rester au pouvoir.

La décision de M. Ouattara a certainement été motivée par le désir de partir sur une note satisfaisante, applaudie dans le monde entier en tant que démocrate – plutôt que condamnée comme un homme qui a voulu se maintenir au pouvoir, comme son hôte M. Compaoré.

Les blessures n’ont pas cicatrisé

L’annonce de M. Ouattara a même été saluée par les leaders de l’opposition ivoirienne.

Pascal Affi N’Guessan, ancien premier ministre et figure clé de l’opposition, a déclaré à la BBC qu’il applaudit cette décision, affirmant qu’il s’agissait d’une étape positive pour la démocratie en Côte d’Ivoire.

D’autres opposants, dont l’homme qui serait le plus riche de Côte d’Ivoire, Jean-Louis Billon, ont fait des déclarations similaires.

Cela ne les empêche pas de critiquer la gouvernance de M. Ouattara.

Les partisans du président ivoirien disent qu’il a apporté la croissance économique, la stabilité et un regain d’intérêt pour la Côte d’Ivoire sur la scène internationale.

« Je pense qu’il a été un bon président », a déclaré Venance Konan, le journaliste qui dirige le journal d’État Fraternité Matin.

« Il est arrivé au pouvoir après une période très difficile, après une guerre. Après neuf ans, il a réussi à reconstruire ce pays », a-t-il ajouté.

Mais les opposants – et de nombreux Ivoiriens – estiment que le président n’a pas fait assez pour rassembler la nation et panser les blessures de l’âpre conflit qui a divisé la Côte d’Ivoire, puis l’a porté au pouvoir.

Espoir de sang neuf

Environ 3 000 personnes seraient mortes dans la guerre déclenchée par le refus de Laurent Gbagbo d’accepter qu’il avait perdu les élections de 2010 au profit de M. Ouattara, avant que les troupes fidèles à l’actuel président n’arrêtent M. Gbagbo en avril 2011 et ne le livrent à la Cour pénale internationale (CPI) pour qu’il soit jugé pour crimes contre l’humanité.

M. Gbagbo a été acquitté, mais l’accusation envisage de faire appel de la décision.

Les tactiques utilisées par les partisans de M. Ouattara pendant son mandat ont également été critiquées.

Par exemple, M. Billon – qui était proche de M. Ouattara – a déclaré que lorsqu’il a rompu avec le président et son équipe, ses entreprises ont été auditées pendant des mois pour tenter de l’intimider.

Alors, était-il un démocrate qui a développé le pays, ou un homme qui n’a pas réussi à rassembler le pays ?

Les Ivoiriens auront l’occasion de montrer à quel point ils sont d’accord avec l’héritage de M. Ouattara lors des élections d’octobre.

Alassane Ouattara et son mouvement politique (RHDP) soutiennent le Premier ministre ivoirien, Amadou Gon Coulibaly, qui a été désigné comme leur candidat.

Il sera intéressant de voir le résultat final de la bataille juridique de M. Gbagbo avec la CPI, et si cela aura un impact sur les élections d’octobre.

Les partisans de M. Gbagbo veulent désespérément qu’il se présente à nouveau, ce qui pourrait être possible si ses problèmes juridiques sont résolus.

Cependant, il est difficile de voir comment il pourrait retourner en Côte d’Ivoire sans certaines assurances de la part de M. Ouattara.

L’ancien allié clé de M. Ouattara, Guillaume Soro, se trouve dans une situation similaire.

L’ancien chef rebelle qui a occupé les fonctions de Premier ministre et de président du Parlement, veut se présenter aux élections présidentielles.

Mais il a dû annuler une tentative de retour en Côte d’Ivoire en décembre, après l’arrestation de plusieurs de ses alliés, et un mandat d’arrêt a été émis contre lui après qu’il a été accusé de préparer un coup d’État.

Beaucoup y ont vu un avertissement pour M. Gbagbo.

Les conflits politiques de longue date entre lui, M. Ouattara et un autre ancien président Henri Konan Bédié ont été désastreux pour la Côte d’Ivoire.

Il n’est pas certain que M. Bédié fera également place à un candidat plus jeune dans son parti.

Beaucoup d’Ivoiriens m’ont dit ces derniers jours que le pays a besoin d’une nouvelle génération de dirigeants.

La région suivra de près l’élection : toute agitation en Côte d’Ivoire a un impact économique et politique dans des endroits comme le Burkina Faso, le Libéria et la Guinée.

Si la décision de M. Ouattara de se retirer contribue à la tenue d’élections pacifiques en octobre, la pression exercée sur les autres dirigeants d’Afrique occidentale et d’ailleurs pour qu’ils suivent l’exemple de M. Ouattara pourrait s’accroître.

Source: BBC Afrique

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